Artefact

microfiction : La voix

Fiction :

Le jour où j'ai perdu ma voix.

Je suis scientifique. En tout cas, j'essaie de l'être.

J'ai assisté à une conférence récemment. Le sujet est peu important par rapport à mon expérience sur place. Et comment ce moment passé m'a profondément perturbé.

Récemment (depuis 3-4 ans), une entreprise de prothèses audio a fait une avancée fulgurante. Elle arrive à identifier les sons les mieux entendus et à changer notre voix en direct. Pour nous faire en quelque sorte mieux articuler.

Cela fonctionne avec un collier connecté en bluetooth à notre téléphone puis transmis à un data center. Il y a différents modes: timbre, prononciation, et même accent. Ils sont en train de développer une gamme pour effacer les "tics" de langages.

Je n'ai jamais été un bon orateur. Mais l'idée de remplacer ma voix me met mal à l'aise.

Pourtant, un ami, gros fumeur depuis des décennies, ne jure que par cet outil. Il n'oserait pas se dire handicapé par sa voix rauque. Mais il peut sentir le jugement de celleux qui l'écoutent peser sur ses épaules.

Ma tante, hôtesse d'accueil, adore l'appareil. De toute façon, son chef l'obligerait à l'utiliser si elle n'aimait pas ça. Et les client la noteraient moins bien si ils ne comprenaient pas ce qu'elle propose.

C'est très populaire chez les serveurs, les professeurs d'école, les politiques, les psychologues, les infirmières, les médecins, les présentateurs télé. Même certains humoristes en jouent en bidouillant les configuraions pour avoir des voix ridicules.

On entends de plus en plus de personnes dans la rue avec cette voix si reconnaissable. Peu changent les options classiques "voix grave homme sans accent", "voix aiguë femme sans accent". C'est amusant que l'accent parisien soit désigné "sans accent".

Bref, pour en revenir à la conférence. Je pensais que les chercheurs étaient au dessus de ça. Mais tout le monde ou presque en avait un. Certains cachaient le collier sous les vêtements par honte. Tous ceux qui sont montés parler avaient cette voix, sauf moi. Parfois, la configuration variait un peu, on peut même diminuer l'intensité, mais on finit quand même par reconnaître. Il y a un délai entre les lèvres et la voix, on devine donc facilement qui a un collier caché. Le délai diminue avec les avancées technologiques. Les colliers les plus chers sont très dur à remarquer.

Quand je suis monté, et que j'ai commencé à parler, tout le monde m'a soudainement regardé. Il y a eu quelques rires, et quelques chuchotements. Puis, assez vite, des sourcils froncés. On m'a dit après que j'étais dur à entendre, qu'il aurait fallu des sous-titres.

Je suis extrêmement déçu que cela soit tout ce que l'on retiens de mon intervention. Comme si mon travail de plusieurs années était anecdotique. Je ressent une forte envie d'en acheter un, et de pouvoir juste être un scientifique comme les autres.

Mais je me retiens. Je ne sais pas trop pourquoi. Cela me pose plus de problèmes qu'autre chose. Une rébellion, j'imagine.

Enfin, je suis rentré chez moi. Et maintenant je me réfugie en vous écrivant ce texte. J'espère que l'écriture ne deviendra jamais aussi uniformisée. Je n'ai pas envie d'être encore jugé pour ma voix.